Conférence Architecture Partagée & Recherche Ouverte - AP&RO #2 Publié le 17/10/2018

Ecole maternelle photo J Miguet

18 décembre 2018 à partir de 18h30 - L’îlot-S - CAUE - 7 esplanade Paul Grimault à Annecy.

Dans les années soixante-dix, les Alpes du Nord ont été le terrain d’expérimentations d’architectes visionnaires, à la recherche de nouvelles formes de l’habitat et de la ville de l’an 2000. Cinquante ans après, les objets architecturaux qui en résultent constituent un patrimoine sur lequel le CAUE conduit un travail de recherche en partenariat avec l’Ecole Nationale Supérieure d’Architecture de Grenoble. Depuis 2017, Mélina Ramondenc prépare ainsi une thèse de doctorat sur les architectes Jean-Louis Chanéac, Pascal Häusermann et Paul-Jacques Grillo. Afin de faire vivre cette recherche, le CAUE propose un cycle de trois rencontres conviviales autour de protagonistes et témoins privilégiés de ces réalisations emblématiques.

 

AP&RO #2

Après avoir évoqué les premières expérimentations de ces architectes en compagnie de Marcel Lachat, Jean Baud et Aurélien Vernant lors de l’AP&RO #1, cette deuxième soirée portera sur la concrétisation de cette parenthèse prospective. Nous reviendrons sur l’un des projets les plus significatifs de cette période de production : l’ensemble urbain pour le centre-ville de Douvaine projeté entre 1971 et 1978 par Pascal Häusermann, Claude Costy, Jean-Louis Chanéac, et les autres membres de l’association Habitat Evolutif. Il s’agit du premier et du seul projet prospectif de cette ampleur commandé par une maîtrise d’ouvrage publique. Impulsé par un maire visionnaire, le Docteur Jacques Miguet, ce projet d’urbanisme évolutif se fait véritable projet de société. L’ambition commune de l’élu et de l’équipe de jeunes architectes est de construire la ville de l’an 2000. Si ce rêve prospectif a divisé les Douvainois et n’a pas pu être mené à terme, il est encore bien vivant dans les mémoires, et subsiste à travers une multitude de dessins, de calques, et de plans d’une beauté singulière, qui font désormais leur entrée dans les collections d’institutions majeures comme le Centre Pompidou.

Vers une architecture prospective

Au début des années soixante, la société française est en plein bouleversement. « Où vivrons-nous demain ? », s’interroge le critique et historien de l’architecture Michel Ragon. En 1965, il rassemble autour de lui les architectes, ingénieurs, artistes, chercheurs qui réfléchissent aux formes de la ville et de l’habitat de l’an 2000, au sein du Groupe International d’Architecture Prospective. Ses membres, parmi lesquels figuraient notamment Yona Friedman, Guy Rottier, Pascal Haüsermann, et Jean-Louis Chanéac, ont exprimé des visions du monde singulières. Ces visions, qui se voulaient anticipatrices, se sont construites à travers des architectures écrites et dessinées, et quelques concrétisations bâties, toujours expérimentales. Ces projets sont particulièrement intéressants à observer aujourd’hui : les problématiques environnementales, sociales et sociétales dont ils s’emparent sont terriblement actuelles. S’ils prêtent parfois à sourire, ces projets ont permis aux architectes d’esquisser des "possibles latéraux". Futurs antérieurs ou vérités prématurées ? Leurs projets évoquent en filigrane les transformations de l’architecture, qui  interrogeaient son époque et son avenir. Dans un monde à la croissance encore illimitée, ces architectes cherchaient d'autres voies et exploraient, à travers d’innombrables projets de papier, le champ des possibles.

Des premières expérimentations à la commande publique : le projet du centre-ville de Douvaine

Oeuf de Novery Granges de Servette 1965

En 1957, le Docteur Jacques Miguet, ami de longue date de la famille Costy, fonde l’association Douvainoise « Art et Culture ». Amateur d’art éclairé, il s’intéresse à cette architecture de recherche « prospective » et expose dès 1965 la maquette de l’Oeuf Novéry, un projet de maison industrialisée en plastique de Pascal Häusermann et Bruno Camoletti, aux Granges de Servette.

En 1971, devenu maire de Douvaine, le Docteur Miguet s’inquiète de l’avenir de sa commune de 1800 âmes dont le tissu urbain se délite le long de la nationale menant à Genève. Il craint de la voir devenir une cité-dortoir, un simple satellite de sa voisine suisse. Visionnaire, il mise sur un projet urbain d’ampleur pour développer sa commune de façon à accueillir les populations attirées par sa situation frontalière, et à les fixer grâce à un centre urbain animé, générant des emplois. A l’heure de faire le bilan de son mandat, il raconte : « dès 1971, l’idée directrice a été d’élargir le centre de Douvaine, effiloché le long de la RN 5 et de créer au Sud et à l’Ouest de la Mairie une Zone d’Animation Globale comprenant une nouvelle place publique de 1800 m² réservée aux piétons, entourée d’arcades, véritable passage couvert de 1000 m² à l’abri des intempéries, sous une tente rétractable arrimée à un mat sculptural de tension. Autour de cette place devait progressivement s’implanter : une grande salle polyvalente  [...] une école maternelle [...] une auberge de campagne [...] une piscine ouverte de type olympique  [...] un centre commercial. Il s’agissait bien sur d’un vaste programme conçu pour le présent et l’avenir. Pour lui donner un impact encore plus grand, il fut décidé de faire appel à un architecte à l’esprit créatif et prospectif, malgré tous les risques politiques qu’un tel choix pouvait comporter : c’est ainsi que fut désigné Pascal Häusermann pour faire des études et mettre au point un projet ».1

photo : maquette de « l’œuf Novéry » par Pascal Häusermann et Bruno Camoletti, exposée aux Granges de Servettes, 1965. Fonds J.Miguet, Archives Association Art et Culture de Douvaine.

L’association Habitat Evolutif 

Reunion Habitat Evolutif 1972

L’équipe d’Häusermann, structurée en association sous le nom « Habitat Evolutif » le 11 septembre 1972, regroupe tout d’abord les architectes Claude Costy, Jean-Louis Chanéac, Antti Lovag, et quelques-uns de ses élèves, Marie-Claude Cuisin, sociologue, Suzy Neufond, peintre, et Jacques Miguet, maire de Douvaine. Ces premiers membres sont bientôt rejoints par d’autres, et tous se réunissent autour de l’objectif vaste d’« étudier et développer en commun des formules d’habitat adaptées à l’évolution des techniques et des besoins »2. Habitat Evolutif est mandaté en avril 1972 pour élaborer le programme du projet, et investit les locaux mis à sa disposition par la mairie.

Depuis Paris où ils résident la majeure partie du temps, les époux Häusermann-Costy soumettent le projet aux passants, qui placent des épingles sur une maquette d’étude pour déterminer le positionnement des différents éléments du programme. Cette expérience participative leur permet d’affiner le projet, dont la maquette est présentée en mairie trois mois durant. Validé par le conseil municipal à l’été 1972, il est primé au Programme Architecture Nouvelle (PAN)3 la même année, faisant d’une curiosité locale une œuvre reconnue nationalement.

Maquette projet  1972Le Plan d’Occupation des Sols (POS) proposé par Chanéac prévoit deux zones expérimentales, pensées comme de véritables laboratoires urbains entièrement dédiés à la recherche architecturale. Libres de toutes contraintes règlementaires, hormis celles visant à assurer la sécurité la plus élémentaire, ces zones doivent se couvrir de prototypes grandeur nature préfigurant l’habitat de l’an 2000. Les logements sont pensés en étroite relation avec le reste de la programmation, dans une logique de mixité fonctionnelle qui doit permettre de faciliter les échanges sociaux. Grataloup, Hunziker, Lovag, sont invités à concevoir les immeubles de logements collectifs du prochain millénaire. Häusermann et Le Merdy proposent quant à eux de loger les Douvainois grâce à leur production de Domobiles, habitations modulables industrialisées en matières plastiques, qui doivent s’insérer dans une mégastructure en perpétuelle évolution et gérée par une société civile immobilière expérimentale. Häusermann conçoit également les équipements publics avec Patrick Le Merdy et Claude Costy. Les travaux commencent officiellement en avril 1973, avec la construction de la Salle Polyvalente. Ils s’achèvent avec la fin des travaux de l’école enfantine, livrée à la rentrée 1978. Aujourd’hui, seuls ces deux équipements, une arcade commerciale et un petit transformateur électrique témoignent encore de cette aventure prospective.

photo : une réunion d’habitat évolutif, Jean-Louis Chanéac regarde Pascal Häusermann dessiner, 1972.  Archives P.Häusermann – SCI Modules

photo : maquette du projet de centre-ville évolutif exposée en mairie, 1972.  Fonds J.Miguet, Archives Association Art et Culture de Douvaine

L’école enfantine

Ecole maternelle photo J MiguetL’objet architectural le plus abouti de cet ensemble est sans conteste l’école enfantine, dessinée dans sa version définitive par Claude Costy, et réalisée avec le concours de l’ingénieur Jean-Marie Yokoyama. Le principe de cette école est adapté d’un projet développé par Claude Costy à l’occasion d’un concours organisé par les Institutrices d’Ecole Maternelle en 1971. La métaphore de l’arbre et du nid qui structurait le programme du concours est réinterprété par Claude Costy, qui dessine une grande coupole centrale en double hauteur accueillant les espaces collectifs et les circulations, jouxtée par quatre classes pensées comme des cocons protecteurs. Dans son rapport, l’inspecteur d’Académie relève que « cette école [est] très originale est extrêmement intéressante en raison des principes directeurs qui ont conduit à son élaboration. De plus, les perspectives d’évolution qu’offre ce projet sont fort séduisantes. »4

Lors des élections municipales de 1977, le Docteur Miguet est désavoué par son équipe, et l’opposition victorieuse arrête le projet urbain. Pour apaiser les vives tensions générées par cette décision, la fin du chantier de l’école fait néanmoins l’objet d’une attention particulière de la part de la nouvelle municipalité. Sa mise en œuvre est exemplaire : plus de quarante ans après l’édifice reste très apprécié par ses usagers. 

photo : l’école enfantine achevée, sans-date, Photographie de Jacques Miguet. Fonds J.Miguet, Archives Association Art et Culture de Douvaine

Les invités :

Claude Costy : architecte, diplômée de l’Ecole d’Architecture et d’Urbanisme de Genève. Associée à son époux Pascal Häusermann entre 1963 et 1972, elle se lance avec lui dans la recherche, puis dans la construction de nombreuses maisons d’habitation et de quelques projets d’équipements privés, en voile de béton projeté. Elle conçoit notamment la Maison Barreau à Apremont, l’école enfantine de Douvaine, et la Maison Unal, en Ardèche. Aujourd’hui elle vit entre Paris et Minzier, où se trouve la Ruine5, maison construite en 1968 avec Pascal Häusermann sur les vestiges d’un ancien presbytère. Elle y a installé son atelier de poterie, sous un grand dôme en polyester.

Maïlis Favre : historienne de l'art, doctorante à l'Université de Genève accueillie au Centre Pompidou, elle a réalisé son mémoire de master6 sur le projet urbain évolutif de Douvaine.

Rudy Jacquier : président de l’Association Douvainoise du Patrimoine, ancien élève de l’école maternelle de Douvaine, particulièrement attaché à l’histoire du projet d’urbanisme évolutif, et artisan de la labellisation Patrimoine du XXe siècle de l’ensemble existant.

1 Miguet, Jacques, Compte-rendu de Mandat, 1977 – Bibliothèque Municipale de Douvaine

2 Statuts de l’association Habitat Evolutif, 11 septembre 1972, Douvaine, Archives Municipales

3 Concours crée en 1972 par le Plan Construction, destiné à faire connaître des projets d’architecture novateurs ainsi que leurs auteurs, et à faciliter l’accès de ces derniers à la commande publique.

4 Cité par Jacques Miguet lors d’un conseil municipal.

Voir : https://www.maison-bulle-minzier.fr/

6 Favre, Maïlis, "Douvaine fait des bulles, l’épopée prospective de Claude et Pascal Häusermann en Bas-Chablais », Université de Genève, 2012.

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